Récit d’une excursion sur la piste Chilkoot
Jadis surnommée « le tronçon de 32 milles le plus impitoyable de l’histoire », la piste Chilkoot, qui va de Skagway, en Alaska, jusqu’au lac Bennett, au Yukon, jouit aujourd’hui d’une tout autre réputation qui tient davantage à la beauté des paysages qu’elle traverse – parmi les plus spectaculaires du Nord canadien – qu’à son parcours périlleux. Pièce maîtresse du parc historique international de la Ruée-vers-l'Or-du-Klondike, la Chilkoot a été empruntée par des milliers de prospecteurs montés au Nord dans l’espoir d’y faire fortune, attirés par la découverte d’or près de Dawson en 1896. Aujourd’hui, pour les passionnés d’histoire canadienne, la piste symbolise le courage, l’endurance et le dur combat mené par ces hommes et ces femmes qui ont répondu à l’appel du Nord et à qui l’on doit l’expérience yukonnaise qu’il nous ait donné de vivre aujourd’hui.
Pour les amateurs de plein air du monde entier, la traversée de la Chilkoot – qui prend au moins trois jours – est un incontournable. Mon ami Dave et moi avons parcouru la plupart des sentiers d’importance qui sillonnent les Rocheuses canadiennes, mais après avoir lu le récit de la ruée vers l’or de 1896-1898 que fait Pierre Berton dans son livre Klondike, il nous tardait de pouvoir franchir nous-mêmes ce parcours légendaire que représente la piste Chilkoot.
Nous avons pris l’avion jusqu’à Whitehorse et après une nuit passée dans un sympathique gîte touristique , nous avons pris la route à bord d’une voiture louée jusqu’à Skagway, en Alaska. Nous avons campé le premier soir près de l’ancien village de Dyea, et le matin venu, avons gravi, derrière un groupe d’élèves aux prises avec leurs lourds sacs à dos, les premiers milles à travers la forêt dense qui surplombe la rivière Taiya. Peu de temps après, nous sommes passés devant un ancien moulin à scie, un des nombreux vestiges de l’époque de la ruée vers l’or qui parsèment encore la route de nos jours.
En début d’après-midi, nous étions arrivés à Canyon City, où nous avons fait une pause, le temps d’aller voir une ancienne chaudière à vapeur et de vieux fourneaux dans les ruines. Nous avons repris la route au milieu d’un terrain accidenté jonché de gros blocs rocheux et tapissé de fleurs sauvages en direction de Sheep Camp où nous avions décidé de passer la nuit. Le trajet allait nous faire gagner en altitude et traverser des paysages de montagnes magnifiques, avec des glaciers et des chutes tumultueuses de part et d’autre de la vallée. Le lendemain, nous allions entreprendre la montée abrupte vers le col, émulant la longue filée de chercheurs d’or immortalisée dans les photos de l’époque gravissant à la queue leu leu les marches taillées dans la neige qui allaient les mener au point le plus haut de la piste. À partir de là, nous allions être le plus souvent au-dessus de la limite des arbres, et allions traverser des champs de neiges éternelles et tabliers d’éboulis.
Peu de temps après notre départ le lendemain, nous sommes passés devant d’autres vestiges de la ruée vers l’or - plaques tombales en bois, roues de charrettes, lignes télégraphiques tombées au sol, lames de scie rongées par la rouille et restes d’un vieux tramway qui servait à l’époque à acheminer la marchandise jusqu’au sommet – et avons commencé à gravir les rochers escarpés et les champs de neige qu’il nous fallait traverser pour arriver au col étroit entre les crêtes des montagnes qui tient lieu de frontière et point d’entrée au Canada. La piste de l’autre côté est jonchée de canots repliables abandonnés sur place au tournant du siècle précédent devant lesquels nous sommes passés tandis que nous amorcions la descente à travers les champs de neige qui longent le lac Crater encore recouvert de glace en juillet. Un peu plus loin, la piste serpente entre les parois abruptes du canyon qui mène au lac Long, puis s’enfonce entre les arbres dans la descente vers le lac Lindeman où nous allions nous arrêter pour la nuit. Nous n’étions pas mécontents de laisser la neige derrière et de nous laisser chauffer le crâne par les rayons du soleil dardant entre les branches. Le lendemain, il ne nous resterait plus qu’à longer la rive du lac Lindeman, parsemée de vieilles embarcations de bois laissées là à pourrir, pour nous rendre à Bennett, où la piste s’achève à côté de l’ancienne église presbytérienne réduite à son ossature. De là, le train de la White Pass & Yukon Route allait nous ramener jusqu’à Skagway.
La piste Chilkoot est l’un des plus splendides parcours de randonnée pédestre au Canada. Il n’y a aucun autre endroit où l’on peut avoir une impression aussi vivide de remonter dans le temps et prendre la pleine mesure du courage dont étaient habités ces hommes et ces femmes montés au Klondike plus d’un siècle passé. Qu’on ait eu à cœur de faire de ces lieux un site historique à préserver est un hommage rendu au mérite de ces pionniers à qui l’on doit de s’être surpassés pour venir explorer ce coin de pays magnifique et en faire un lieu invitant et accueillant pour les visiteurs des temps modernes.







































